Nation juive ou Etat d'Israël
à propos du livre de Shlomo Sand

Qu'est-ce qu'une nation ?
Peut-on parler d'une nation juive ?
Un historien israélien aborde ces questions
qui font apparaître l'embarras de l'Etat d'Israël.
L'équipe de rédaction fait le compte rendu de son livre.


La fin du monde agraire

Comment parler de la Palestine sans rencontrer le pays d'Israël? Et comment mieux parler d'Israël qu'en rendant compte du travail récent d'un intellectuel israélien. Shlomo Sand enseigne l'histoire contemporaine à l'université de Tel-Aviv. On vient de traduire en français, aux éditions Fayard, son dernier livre sous le titre « Comment le peuple juif fut inventé ». L'auteur s'inscrit dans le sillage de ceux qu'on appelle parfois « les nouveaux historiens ». Il s'interroge sur l'identité de ce pays où l'expression « l'Etat d'Israël » ne recouvre pas celle de «nation juive».

Mais d'abord, que faut-il entendre par « nation »? L'idée de nation est née avec l'avènement de l'industrialisation et la fin du monde agraire. Sous l'Ancien Régime, il n'était pas besoin d'avoir conscience d'appartenir à un ensemble humain correspondant à un Royaume donné. La cohérence était maintenue par la noblesse qui tenait l'administration nécessaire à la marche du royaume. Celle-ci s'accommodait d'une pluralité de dialectes sans qu'il soit nécessaire que les sujets soient pris dans une langue et une culture communes. La culture était aux mains des clercs : disposant d'un instrument linguistique, le latin, et ayant accès, en même temps, à l'usage de la langue pratiquée dans la classe dominante, ils avaient, grâce à ce bilinguisme, accès à la réflexion, au maniement du symbolisme et au maintien de l'idéologie nécessaire à la justification du pouvoir en place. Ils nourrissaient l'imaginaire religieux répondant au besoin de sens des diverses populations rurales. Cette manière d'être en société s'accompagnait d'un rapport au temps particulier. Le peuple n'avait pas besoin de recourir au passé pour assumer sa condition; quant à l'avenir, on ne pouvait l'imaginer autrement que comme une répétition du présent.

Avec le siècle des Lumières

Avec le siècle des Lumières, les notions de citoyenneté et de démocratie bouleversaient cette vision politique. Comment un peuple peut-il être conçu comme source du pouvoir s'il est tenu à l'écart de la culture et de la langue ? Comment, en effet, peut-il avoir conscience de sa tâche sans que chacun partage avec les autres citoyens une vision commune de l'ensemble humain auquel il appartient ? Et comment peut-il être citoyen sans disposer de la possibilité de se faire entendre par tous ? La « nation » répond à ces questions. Elle est la réalité qui naît avec cette révolution des esprits ayant débouché sur la modernité. Portée par une idéologie commune que diffuse la transmission de la culture par la scolarisation de tous, elle a accompagné les mouvements des populations entraînées loin des campagnes par l'industrialisation.



Nation et territoire

Les guerres napoléoniennes ont fortement contribué à forger cette idée de nation. L'enrôlement des soldats dans les armées impériales renforçait la conscience d'appartenir à un même pays. Les désirs de conquêtes, se heurtant aux frontières des Etats voisins, faisaient naître en Europe des reflexes de défense. Ainsi se manifestait le lien entre l'idée de nation et un territoire à conquérir ou à protéger. Chez les uns et chez les autres, la fierté d'appartenir à une nation s'accompagnait d'un nouveau rapport au temps; être français ou italien suppose l'inscription dans une histoire particulière. Nos appartenances nationales ne se maintiendraient pas si les citoyens des différents pays ne se réclamaient d'un passé aux allures mythologiques : « nos ancêtres les gaulois » ou « le baptême de Clovis ». Nous avons des ancêtres, des héros dont nous sommes fiers et dont il faut suivre l'exemple.

Nation et ethnie

Cette référence aux ancêtres place la nation aux frontières d'une autre réalité: celle d'ethnie. Si le d'appartenir à une nation vient d'un passé qui se reproduit de génération en génération, on risque est d'y voir la transmission de caractères biologiques qui différencient un ensemble humain d'un autre.

On peut ainsi distinguer deux types d'appartenance nationale. L'un repose surtout sur l'histoire, l'autre se réclame de critères biologiques. Dans le premier cas, comme en France, on parle de droit du sol; dans l'autre, comme, par exemple, en Allemagne, on parle de droit du sang. Il est plus difficile à un immigré turc d'accéder à la nationalité allemande qu'en France à un fils de Marocain, né dans l'Hexagone, d'accéder à la nationalité française. Le rapport à l'avenir se manifeste dans cette distinction. La mise à distance des critères biologiques permet de privilégier, pour l'accueil d'un nouveau citoyen, le partage d'un projet commun.

L'idée d'une nation juive est née et s'est développée à l'intérieur de cette cohérence. Elle a permis, en s'appuyant sur la Bible, transformée en livre laïque, de créer un passé mythique permettant aux enfants de se glorifier d'ancêtres prestigieux et de justifier des entreprises guerrières.

L'idée de nation juive

Shlomo Sand s'efforce de dégager comment s'est écrite une histoire qui, se voulant scientifique, a forgé l'idéologie sioniste débouchant sur l'imaginaire d'une nation juive. Il est paradoxal de constater que cette dynamique accompagne la montée des visions nationalistes qui débouchèrent sur l'antisémitisme. L'idée de peuple juif, en effet, est née avec la volonté de se démarquer des peuples où les juifs étaient disséminés. Elle est contemporaine des théories racistes qui avaient cours à la charnière des dix-neuvième et vingtième siècle. L'historien Graetz, dans l'Allemagne impériale des années 70, fait naître le mythe de la race juive: le judaïsme ne repose pas sur une révélation mais sur des caractères identitaires qui remontent aux patriarches bibliques. Ce n'est pas la religion juive qui a fait les patriarches; ce sont les patriarches qui sont à la source du judaïsme. A la suite de Graetz, mais dans l'Empire tsariste en voie de dissolution, Doubnov poursuit de manière scientifique, en se servant des découvertes exégétiques, les recherches de son devancier tandis que Baron, immigré de l'Europe de l'Est aux Etats-Unis, mettant en valeur la relation aux patriarches, en vient à relativiser l'importance de la terre, dans la conscience juive: le fait de descendre d'Abraham, Isaac et Jacob suffit pour faire un juif.

Tournant historiographique

Le nom de Yitzhak BAER désigne un tournant dans cette entreprise historiographique. Il eut pour tâche de penser les programmes d'histoire dans les écoles lors de la naissance d'Israël. Il enseigna à la première université hébraïque où il ouvrit deux départements d'histoire distincts: l'histoire juive, en effet, ne pouvait se confondre, à ses yeux, avec l'histoire des Nations. Il s'en prend fortement à Doubnov pour dire l'importance de la terre. Le mythe allemand qui souligne l'importance du sol et détermine l'essence et l'origine d'une nation, trouve sa version juive avec Baer: il s'efforça de montrer que l'Exil était une monstruosité. Son disciple Dinur participait à un groupe d'études sur la Bible dont Ben Gourion était membre. Avec eux le texte de la Torah, des Prophètes et des sages devint un livre qui rapportait de manière exacte l'histoire des peuples. La Bible n'était plus un livre saint mais, une fois complètement laïcisée, elle permettait aux juifs de retrouver une identité que l'Eglise leur avait enlevée et elle fournissait quantité de héros à admirer et à proposer à l'imitation des jeunes.



Le mythe de l'exil

Depuis les travaux de Baer, les historiens se devaient de justifier que le peuple juif ne pouvait se penser sans être référé à la terre. Pour cela, il fallait que l'imaginaire juif soit utilisé. Celui-ci est habité par l'illusion que les armées romaines de Titus, en 70, avaient, après la destruction du temple de Jérusalem, dispersé le peuple parmi les Nations. Ainsi, il avait le droit de retourner là d'où il avait été chassé. En réalité, aucun historien sérieux ne peut soutenir que Titus ait songé à vider la Palestine dont la population demeura juive. La diaspora n'est pas le fruit de la politique impériale mais le résultat du prosélytisme juif qui, au moins depuis la politique des Hasmonéens, au IIème siècle avant Jésus-Christ, soumirent les Iduméens, d'origine nabatéenne, ainsi que les Galiléens, d'ascendance phénicienne, à la Loi des Juifs. Si la Bible fut traduite en grec (La Septante) c'est que le judaïsme était devenu une religion polyglotte répandue dans tout le bassin méditerranéen. La politique de conversion, amorcée par les Hasmonéens, se poursuivit sans doute jusqu'à ce que Constantin épouse le christianisme en 313. A l'apogée de l'Empire romain, le mot « juif » ne désignait plus les habitants de la Judée, ancien Royaume de Juda: près de 8% de personnes, dans tout l'Empire, s'affirmaient juives.

En réalité, le mythe de la dispersion, en l'an 70, est une création chrétienne. On la trouve chez les apologètes; ils pensaient que la chute du Temple était le châtiment de Dieu qui chassait son peuple. Celui-ci, devenu infidèle ne méritait plus d'exister. Les juifs répartis dans le monde avaient fini par en être eux-mêmes convaincus et s'estimaient effectivement chassés de la terre judéenne.

L'histoire sioniste, dans un premier temps, soutint que, certes, les habitants de la Judée étaient demeurés sur place et que, par conséquent, le peuple juif pourrait aisément assimiler ses cousins de sang. La thèse s'effondra en 1936 devant la révolte arabe. On se replia alors sur l'affirmation que le peuple de Judée avait quitté la terre de Palestine lors de l'expansion de l'islam. Ainsi était entretenu le mythe de l'Exil sans lequel la revendication sioniste d'une terre ne tenait plus.

L'histoire juive : une tâche difficile

La tâche fut rude pour les historiens. Il est difficile d'ignorer qu'un royaume juif, le royaume de Himyar, avait existé dans le sud de l'Arabie Saoudite. Dinur, l'historien très officiel, éluda le problème en ne débutant son livre (« Israël en Exil ») qu'au VIIème siècle, c'est-à-dire après la disparition de ce pays. Un autre historien, Hirshberg, a mené une étude très érudite sur ce peuple sans se poser jamais la question de ses origines, sinon dans une incise (« ce furent les juifs venus d'Eretz Israël »). Les origines du peuple berbère, chacun le sait, sont phéniciennes. Comment se fait-il qu'une large communauté juive et berbère se soit développée en Afrique du Nord? D'où vient cette juive étrange, Dihya-el Kahina, qui résista héroïquement à l'expansion arabe et dont les maghrébins, tout musulmans qu'ils soient, sont assez fiers ? On distingue des judaïsants (des berbères adoptant la loi et les coutumes juives) et les vrais juifs. Ces berbères qui résistèrent à l'envahisseur étaient des judaïsants « auxquels s'ajoutèrent des juifs issus de la descendance d'Israël ». Cette mention permet de rattacher aux ancêtres les juifs qui, aux beaux temps de l'Andalousie, se mêlèrent aux chrétiens et aux musulmans d'Espagne. Ils étaient les descendants de ces berbères, héritiers d'Abraham, qui se sont mêlés aux autres berbères islamisés lorsque fut franchi, en 711, le détroit de Gibraltar !

La conquête khazare

Au Nord du Caucase, sur les steppes voisines de la Volga, au IVème siècle, des tribus nomades sont au point de départ de l'étrange histoire du Royaume de Khasarie qui nous est connue par des documents arabes. Il s'achèvera au XIIIème siècle, écrasé par les invasions mongoles, après avoir été soumis à un pouvoir juif au VIIIème siècle. Cette histoire fut travaillée par un historien israélien particulièrement sérieux, mais les représentants officiels de l'histoire sioniste s'efforcèrent de montrer que ce judaïsme était le fruit d'une immigration continue remontant à une époque bien antérieure à la conquête Khazare. Ces recherches s'arrêtèrent après la guerre de 1967. Le processus d'ethnisation grandissait après les événements qui marquèrent un tournant dans l'histoire d'Israël. Il ne fallait pas donner à penser que les ashkénazes étaient les descendants de tribus nomades non-juives!

Après la guerre des Six jours, Israël dut faire face à des immigrations nouvelles; il lui fallut renforcer la conscience commune d'une origine juive. Les sionistes ne se contentèrent pas de manipuler les sciences historiques. On distinguait « l'histoire juive » de l'histoire universelle. On en vint à créer une science biologique nouvelle : « la génétique des juifs ». Dès la fin du XIXème siècle, des savants juifs (Nordau et Ruppin), s'appuyant sur le darwinisme, affirmaient l'existence d'une race juive. Paradoxe: ces hommes, farouches partisans d'un nationalisme laïque, s'appuyaient sur les interdits religieux, concernant les mariages mixtes, pour justifier leurs affirmations. Après 1967, l'idée d'un peuple juif prit la forme d'une science de la nature dont les découvertes font sourire. Au moment des accords d'Oslo, des scientifiques découvrent que Palestiniens et Israéliens juifs avaient un ancêtre commun dont l'existence remonte à 6000 ans avant l'ère chrétienne. Hélas, la première Intifada obligea à abandonner cette hypothèse. Mais, dans les années 1990, un expert en génétique juive prétendait que tous les porteurs du nom de Cohen descendaient d'un ancêtre commun ayant vécu il y a 3300 ans ! La grande presse s'empressa de faire part de cette découverte.



Qui est Juif et qui est Israélien ?

Qui est Juif et qui est Israélien ? A sa naissance Israël avait à faire face, à l'intérieur de ses frontières, à 900000 Palestiniens. Malgré les expulsions, ils eurent à intégrer 170 000 arabes et beaucoup des migrants avaient un conjoint non-juif. Israël n'a pu naître qu'à condition de respecter les exigences de l'ONU lui demandant d'avoir un Etat démocratique. Mais comment respecter la nation sioniste dans un pays où beaucoup ne sont pas juifs? A qui appartient la terre d'Israël? Peut-on considérer normal que n'importe quel juif vivant quelque part dans le monde puisse se considérer possesseur de ce pays, en vertu de la « Loi du retour », alors que les arabes y vivant depuis des millénaires en sont exclus ?

Démocratie ou ethnocratie ?

Israël, par ailleurs, est enfermé dans une contradiction. Cet état reposant sur une idéologie sécularisée n'a pas pu demeurer laïque. Dès sa première heure, pour éviter les heurts avec les minorités religieuses, il a confié l'état civil au rabbinat. Un juif athée peut appartenir au peuple israélien. En revanche, un procès fameux l'a montré, une personne de mère juive dont la famille a été victime des persécutions nazies ne peut avoir la nationalité israélienne s'il se convertit au christianisme. Certains juifs ont milité pour que soit reconnue une nationalité israélienne qui serait accordée aux arabes comme aux autres. La proposition a été rejetée par la gauche israélienne.

Dans ces conditions, peut-on parler de démocratie? La conclusion de l'auteur est pessimiste. Plutôt que de démocratie, il termine en parlant d'«ethnocratie juive». Il formule le souhait qu'Israël sorte de sa crispation sur lui-même et sur un passé révolu pour se tourner vers l'avenir en cessant d'exclure l'autre au nom d'une science sans fondement.

Saad ABSSI et l'équipe de rédaction



Retour page précédente