Les pierres crient
Christine Fontaine

Les pierres que Benoît XVI a eues sous les yeux
sont la trace d'un affrontement interreligieux
qui remonte loin dans le passé et se prolonge aujourd'hui.
Un philosophe juif, Emmanuel Levinas, peut nous aider
à comprendre la portée des propos du pape
devant la souffrance dont il fut témoin.


Sur l'Esplanade des Mosquées

La venue du Pape en Terre Sainte et en particulier à Jérusalem, avait un objectif interreligieux. De ce point de vue, l'originalité des lieux où s'est produit le dialogue mérite d'être soulignée.

En effet, le Pape se rendait, le mardi 12 mai en un lieu profondément symbolique pour les fidèles des trois religions monothéistes qui s'efforcent au dialogue. Il venait à «l'Esplanade des mosquées» où se trouvent les lieux saints de l'islam, en particulier la Mosquée El Aqsa et le Dôme du Rocher. Il devait y rencontrer le grand mufti de Jérusalem avant de descendre, à quelques pas de là, jusqu'au Mur occidental du Temple, qu'on appelle «des lamentations». Certes, ces visites étaient occasion de dialogue mais le pèlerin venu de Rome ne pouvait manquer, en voyant ce décor, de se rappeler les paroles de Jésus. Lorsqu'au terme de sa prédication, entrant à Jérusalem pour le court séjour qui devait s'achever sur la Croix et mener au tombeau de la Résurrection, il disait aux foules qui l'entouraient que « les pierres se mettraient à crier » (Luc 19/40).

Le Temple détruit

Les pierres crient, en effet. Elles racontent une histoire interreligieuse qui s'étale sur près de deux millénaires.

En 70, les légions de Titus, détruisent le temple dont «le mur des lamentations» reste la trace; s'effondre alors le judaïsme dont la première Communauté chrétienne tentait de se distinguer. Le Calife Omar pénètre dans la ville dont le Patriarche lui remet les clefs en 637. Une coexistence relativement pacifique s'instaure entre les religions monothéistes, dans la mesure où juifs et chrétiens acceptent de se soumettre à l'islam.

Le temps des croisades

La date du 15 juillet 1099 marque un événement que la mémoire chrétienne serait tentée d'oublier. Les croisés entrent dans la ville d'une manière plus arrogante encore que les armées romaines autrefois. Les musulmans sont massacrés sauvagement: «Tous les défenseurs de la ville s'enfuirent des murs à travers la cité et les nôtres les suivirent et les pourchassèrent en les tuant et les sabrant jusqu'au temple de Salomon, où il y eut un tel carnage que les nôtres marchaient dans leur sang jusqu'aux chevilles». Des juifs vivaient à Jérusalem (un nouveau judaïsme était né après la destruction du Temple): ils furent massacrés, eux aussi, et leurs synagogues furent brûlées. Le chevalier normand anonyme qui décrit ces différentes scènes d'horreur ne manque pas de souligner que cette rencontre du judaïsme, de l'islam et des chrétiens était une aventure religieuse. Il conclut, en effet, la description de cet extraordinaire déchaînement de sauvagerie en ces termes: «Tout heureux et pleurant de joie, les nôtres allèrent adorer le Sépulcre de notre Sauveur Jésus et s'acquittèrent de leur dette envers Lui.»

On connaît la générosité de Saladin. Grâce à lui, grâce au djihad entrepris depuis des années, la ville redevient musulmane le 2 octobre 1187. Certes, les Francs sont rançonnés mais ils ont la vie sauve et si la chrétienté eut à souffrir ce fut de ses divisions.

En revanche le souci du sultan révèle le respect de l'islam pour ces pierres que les yeux de Benoît XVI ont contemplées.

Sur «L'Esplanade du Temple», tout pèlerin s'arrête devant la mosquée El Aqsa et devant le Dôme du Rocher. Ces deux monuments témoignent de la foi de l'islam avec une intensité au moins aussi forte, sans doute, que le Mur des Lamentations pour la foi juive. Le Dôme du Rocher comme la mosquée marquent la jonction entre ce bas-monde et l'univers de Dieu qui, par Mohammed, a parlé aux hommes. Ce serait à cette mosquée que le Prophète de l'islam aurait été transporté sur un cheval ailé avant d'être emporté dans les hauteurs jusqu'aux limites du possible, jusqu'au seuil infranchissable - «le jujubier de la limite» - pour y recevoir la révélation. Ce serait du rocher qui jouxte ce lieu que Mohammed se serait élevé; la pierre garde encore, dit-on, la marque de son pied. Quand arrivera la fin des temps, les derniers musulmans viendront se replier là, après que la Kaaba aura été emportée au ciel.


La figure de Saladin

Ces lieux sacrés, jusqu'à l'arrivée des Francs, y étaient un lieu d'études, de retraite et de prière. Les croisés pillèrent et massacrèrent. Ils construisirent au fil des années des bâtiments qui effacèrent toute marque d'islamité. Le roi franc avait bâti sa résidence à côté d'Al-Aqsa qui fut transformée en église. L'entrée de Saladin entraîna la purification des lieux et l'esplanade tout entière redevint un espace de prière pour l'islam.

Certes, la tolérance de Saladin mit un frein à la violence contre les chrétiens mais elle n'eut qu'un temps limité. La Ville fut reprise par les croisés et de nouveau perdue; les lieux saints furent le théâtre de massacres où musulmans et chrétiens rivalisèrent de cruauté. Aux dires d'un chroniqueur musulman, Taqi ad-Din, le 23 août 1244, les musulmans « donnèrent l'assaut à Jérusalem et passèrent au fil de l'épée tous les chrétiens qui se trouvaient dans l'église de la Résurrection, violèrent les tombeaux des chrétiens et brûlèrent les ossements qui s'y trouvaient ».

La création d'Israël

Foi en la Révélation et expulsion de l'autre: les pierres, sur le trajet du pape à Jérusalem, disent à la fois la louange de Dieu et les cris des victimes. Etrange cacophonie produite par la rencontre de l'islam et de la chrétienté. Jusqu'en 1948 le judaïsme avait été au nombre des victimes ; la création d'Israël s'accompagna de la division de la ville qui, alors, se hérissa de barbelés. L'arrivée des troupes du Tsahal, moins de vingt ans plus tard, en 1967, s'avéra aussi catastrophique que celle des croisés quelques siècles plus tôt; musulmans et chrétiens y perdirent tout droit de cité.

Ces fameuses pierres de l'Esplanade du Temple, une fois de plus, furent profanées. Le 26 septembre 2000, Ariel Sharon, alors leader du Likoud, malgré les avertissements des services de sécurité palestiniens, encadré de 1000 policiers, pénètre dans l'enceinte sacrée sans autre but, apparemment, que d'enflammer la colère des musulmans en blessant leur sensibilité religieuse. C'est alors que, plus que jamais, les pierres se sont mises à crier : la deuxième intifada est déclenchée. Le lancement des cailloux est un appel au respect. C'est à un appel de ce genre que Benoît XVI a voulu répondre. Dès sa descente d'avion, le vendredi 8 mai, il exprimait son « profond respect » pour la communauté musulmane et, le lendemain, avant de se rendre à la plus grande mosquée de Jordanie, il passait par le Mont Nébo, un lieu marquant pour la conscience juive. C'est là que Moïse conduisit le peuple aux douze tribus, au terme de quarante ans d'errance dans le désert. C'est là qu'il mourut, non sans avoir vu la terre des promesses. Venant là, Benoît XVI rendait hommage à la religion de ceux qui se réclament de Moïse à qui Dieu a parlé. Le mot respect, cette fois encore est venu sur les lèvres du Pape  ; il a dit son « désir de dépasser tous les obstacles à la réconciliation des chrétiens et des juifs dans le respect mutuel... »


Paix et souffrance

Il semble que l'enseignement qu'on peut tirer de ce voyage tient à la conjonction de deux notions: «paix» et «souffrance». Le dernier des discours prononcés - c'était dans l'avion, au retour à Rome le 15 mai - se termine, comme par un point d'orgue, par cette phrase: «Je suis venu en pèlerin et je souhaite que beaucoup de personnes suivent ces traces et encouragent ainsi l'unité des peuples dans cette Terre Sainte et deviennent à leur tour des messagers de paix ».

Ce dernier mot ne se comprend pas sans qu'on le corrèle au premier des gestes de ce séjour au Proche-Orient; le Pape a commencé son parcours par une visite à un centre d'handicapés, «le Centre Notre-Dame de la Paix», à Amman, pour y rencontrer ceux qui « marqués par des souffrances et des épreuves » cherchent une place dans la société.

Face au peuple juif ou face au peuple palestinien, le mot «souffrance» est venu sur les lèvres du Pape. Devant les noms de ceux qu'honore le monument de Yad Vashem, il a dit: «Que leur souffrance ne soit jamais niée, discréditée ou oubliée!». Arrivant à Bethléem, s'adressant au peuple palestinien venu l'accueillir, une des premières phrases de son discours fut pour exprimer sa compassion: «Je sais combien vous avez souffert et continuez de souffrir à cause des troubles qui affligent cette terre».

«Souffrance et paix»: la rencontre de ces deux termes structure cette prière prononcée au Mur des Lamentations. Elle ouvre une réflexion interreligieuse qu'il ne faut pas esquiver.

Dieu de toute éternité,
au cours de ma visite à Jérusalem, la « Ville de la Paix »,
patrie spirituelle pour les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans,
je te présente les joies, les espérances et les aspirations,
les épreuves, la souffrance et la peine de tout ton peuple répandu à travers le monde.
Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob,
entends le cri de l'affligé, de qui a peur, du désespéré ;
envoie ta paix sur cette Terre Sainte, sur le Moyen-Orient,
sur la famille humaine tout entière ;
éveille le coeur de tous ceux qui invoquent ton nom
afin qu'ils marchent humblement sur le chemin de la justice
et de la compassion.
« Le Seigneur est bon pour qui se tourne vers lui,
pour celui qui le recherche » (Lm 3, 25) !

« Souffrance et paix » : la pensée d'un philosophe juif peut nous aider à saisir la portée interreligieuse du rapprochement de ces deux termes. Ce lien permet peut-être de comprendre le drame dont la Palestine est et a été si souvent le terrain.

Notre responsabilité envers autrui

Emmanuel Levinas revient, dans à peu près tous ses ouvrages, sur l'importance du vis-à-vis. Le visage humain se présente à autrui sans protection, dénudé, vulnérable. On dévoile à son semblable, en humanité, ce qu'il ya de plus fragile en soi. Ceci manifeste, lorsqu'on a des yeux pour voir, que celui qu'on nomme le prochain est, pour qui lui fait face, un appel à la fois à l'aide et au respect. Ainsi apparaît la vérité de notre condition : notre responsabilité envers l'autre.

Cette idée maîtresse de la pensée de Levinas est particulièrement développée lorsqu'il parle de la souffrance. «On passe sa vie à se fermer les yeux agréablement», disait Julien Green. On évite en effet souvent de se tourner vers celui qui souffre. On préfère déployer ses énergies dans le monde de ceux qui sont en bonne santé: on peut y faire la preuve de ses possibilités et de ses compétences. Il faut bien vivre! Nul pourtant ne peut éviter d'être témoin de la souffrance d'un proche qui n'en peut plus; nul ne peut éviter d'en faire l'épreuve pour lui-même. L'expérience est importante. Elle permet de pénétrer sur le terrain où s'accomplit en vérité notre condition humaine; en rejoignant la personne aimée dont la souffrance nous bouleverse, en accueillant la personne qui tente de nous rejoindre dans les instants où la vie n'est plus supportable, nous éprouvons en quoi consiste la compassion. Levinas voit là le mode de relation humaine le plus noble. La souffrance de chacun est le lieu où se manifeste que nous sommes responsables les uns des autres et que le salut du monde est entre nos mains.


La sainteté honore la vie

A la compassion est attachée la substitution. Le salut du monde se réalise lorsqu'un homme ou une femme sont tellement conscients de leurs responsabilités pour autrui qu'ils préfèrent donner leur vie pour sauver celles qu'ils voient menacées. Aux temps de l'Holocauste le nombre n'est pas négligeable de ceux qui ont préféré mourir sous la torture plutôt que de livrer à l'ennemi le nom de ceux qui auraient été condamnés. En un temps où la souffrance a atteint le comble de l'horreur, pareils comportements sauvent l'humanité. Ils sont témoignage d'Espérance dans la mesure où ils font apparaître que l'humanité n'est pas condamnée à la violence. En ce sens, il faut reconnaître que la sainteté est la seule manière d'honorer la vie qui nous est donnée.

Levinas est juif. La méditation qui est la sienne le conduit à parler de messianisme. Le nom du Messie est «consolateur» (Menahem). Sa tâche, en réalité, est celle de chaque homme digne de ce nom. Le Messie n'est pas à attendre: nous sommes chacun pour autrui le Messie promis. N'est-il pas celui qui porte nos souffrances et qui se charge de nos douleurs (Isaïe 53)? Que dire à celui qui souffre et dont la vie est devenue inutile? Rien sinon que sa vie, pour celui qui le rejoint, donne un nom et un visage à l'infini.

La souffrance : un appel à la responsabilité

Comme Benoît XVI, Levinas articule la réalité de la souffrance avec celle de la guerre. La violence s'est manifestée au fil des siècles ; Benoît XVI en a vu les cicatrices à Jérusalem. Elle a atteint des dimensions démoniaques avec la Shoah. Elle se déchaîne, nous dit Levinas, parce que les hommes refusent de prendre la souffrance au sérieux. Alors que lui-même y voit une ouverture sur l'infini et y découvre un appel à une responsabilité sans laquelle il n'est pas d'espérance, l'humanité refuse de la regarder en face. Depuis la pensée grecque, les philosophes n'y voient guère qu'une imperfection, un manque à combler. Le mal se résorbera; viendra le jour où les forces qui font la vie atteindront un terme où le bonheur sera complet. Levinas appelle «totalité» la façon de voir cette fin de l'histoire. A celle-ci, on l'a vu, il oppose l'infini qui s'inscrit sur le visage de celui qui n'en peut plus: «Totalité et Infini», tel est le titre d'une de ses oeuvres.

Le fait de minimiser la souffrance s'accompagne d'une certaine morale contre laquelle il s'insurge. Les forces qui font la vie sont devenues la loi à laquelle il convient de se soumettre. Elles engendrent des espèces multiples dont chacun des membres se développe en fonction de sa nature. L'histoire engendre des ensembles humains différents qui, pour se maintenir, doivent se laisser conduire par la force qui les particularise. Dans la mesure où la souffrance est occultée, les ensembles humains, pour subsister, se doivent d'écraser le faible : ainsi la guerre est-elle inévitable.

A partir de ces intuitions, on comprend aisément le déferlement des vagues successives dont les traces frappent le regard des pèlerins de Terre Sainte. Pour demeurer et devenir ce qu'ils sont, christianisme et islam devaient s'opposer: dans les deux camps, la guerre était sainte. Aujourd'hui, sauver le judaïsme impose au peuple juif d'étrangler ou d'exclure le Palestinien. Aux yeux de certains, défendre le Palestinien est un blasphème.

Dépasser les frontières

On dit souvent que les religions sont facteurs de violence. Cette conviction n'est pas juste. En vérité les religions, comme tous les ensembles humains, se laissent enfermer dans une vision totalitaire qu'un philosophe juif a su dénoncer. Chacune des religions monothéistes doit pouvoir se reconnaître dans cette critique. Le visage de Jésus sur la Croix - aux yeux des chrétiens, le Messie évoqué par Levinas - invite à reconnaître en tout homme qui souffre le sacrement de Celui qui a manifesté, par sa vie et sa mort, un Dieu plus grand que nos horizons mondains. Répondre à cette invitation oblige à prendre le chemin de la paix. Et puisque le voyage de Benoît XVI oriente nos regards vers Jérusalem, il convient de rappeler ce que la légende dit de celui qui a libéré la ville du joug des croisés, le 2 octobre 1187. On raconte que, sur son lit de mort, Saladin demanda que tout ce qu'il possédait fût distribué aux pauvres, qu'ils soient chrétiens, juifs ou musulmans. Par-delà les frontières du Dar Islam, il décelait ce dépassement que Levinas déchiffre sur tout visage souffrant. Chez de nombreux juifs aujourd'hui, qu'ils habitent Israël ou non, le sort des Palestiniens est source de souffrance. Ils vivent, en vérité, la compassion que Levinas a décrite. Au lendemain de la Guerre des Six jours, en 1967, un intellectuel juif dont la spiritualité était unanimement reconnue, la Professeur Leibovitch, s'insurgeait contre les autorités de son pays, les suppliant de se retirer des territoires qu'ils venaient de conquérir et il ajoutait : « Je veux leur faire mal pour qu'ils se réveillent ».

Souhaitons que le pèlerinage de Benoît XVI aide beaucoup de ceux qui l'auront observé au cours de ses déplacements en Terre Sainte à se réveiller à leur tour. La souffrance n'est pas limitée aux frontières du Proche-Orient et, si nous en croyons Levinas, nous sommes responsables de ceux qui sont près de nous.

Christine Fontaine



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