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Sham Al Mallah |
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Sham Al Mallah, journaliste syrienne, est en contact avec de nombreux jeunes de son pays. Elle les a écoutés avec beaucoup d’attention et elle cherche à comprendre ce qui les conduit à s’opposer au régime en place.
Un horizon bouché.
Vue de l’extérieur, la révolte syrienne est difficile à appréhender. Si les informations et les images qui transitent par les réseaux sociaux permettent de se faire une idée de la dynamique des mouvements en cours et de la répression féroce qui s’abat sur les Syriens qui y prennent part, les analyses sur les causes profondes de la colère des Syriens restent rares (1) . L’isolement politique et les nombreux obstacles auxquels font face les journalistes depuis les années 1970 expliquent en partie ce black-out. La stabilité régionale garantie par le régime syrien aux Occidentaux explique le reste. Cet article a pour ambition de contribuer à lever une partie du voile et à analyser plus particulièrement ce qui pousse les jeunes de la classe moyenne citadine à s’opposer au régime en place. L'expérience des camps militaires
Outre la propagande ingurgitée dès leur plus jeune âge et au cours de l’ensemble de leurs activités sociales (éducationnelles, associatives, religieuses etc…), les jeunes Syriens (filles et garçons) font dès leur adolescence et jusqu’à l’obtention de leur diplôme universitaire, l’expérience du mou’askar (camp militaire). Ces stages militaires sont obligatoires et doivent être effectués au cours des trois années de lycée. Ils durent en général deux semaines et leur validation est indispensable pour obtenir le passage à l’université, et ceci quelle que soit l’excellence des résultats académiques. Mais loin d’être une occasion de s’impliquer dans une quelconque construction nationale, les jeunes sont alors souvent utilisés comme de la main d’œuvre gratuite destinée à servir les intérêts personnels des cadres de l’armée et du régime (il s’agit par exemple de repeindre les maisons d’officiers) ou à participer à l’outil de propagande (en aidant entre autres à l’organisation du festival annuel dédié à Bassel, le frère aîné de Bashar disparu dans un accident de voiture). ![]() Le système éducationnel
Les jeunes de la classe moyenne voulant décrocher des diplômes universitaires doivent faire face à un véritable parcours du combattant qui commence dès leur plus jeune âge. Il s’agit tout d’abord de trouver une école privée apte à les former convenablement. Le niveau du système éducationnel public a décliné de façon dramatique et chaque famille est prête à de lourds sacrifices financiers pour inscrire ses enfants dans des écoles privées dont la formation leur permette d’espérer décrocher une note respectable au baccalauréat. En effet, les résultats obtenus au baccalauréat déterminent la faculté dans laquelle l’élève sera autorisé à s’inscrire. La compétition est intense (et pas toujours transparente, certains élèves issus de familles proches du régime recevant les questions d’examen à l’avance) et seule une minorité décrochera une inscription en faculté de médecine, de pharmacie ou d’ingénierie. Chacun devra se contenter de suivre la voie professionnelle tracée par ses résultats au baccalauréat à moins de trouver une université privée dont les frais de scolarité sont en général très conséquents. Les plus médiocres devront se résoudre à s’inscrire en institut (ma’had), comparable à un expéditif d’université. Une fois l’inscription universitaire décrochée, les jeux sont loin d’être faits. Les étudiants doivent faire face à des classes surchargées, un enseignement de médiocre qualité, à un système universitaire sans réseau ni partenariats avec les systèmes universitaires internationaux. Les bourses académiques sont généralement attribuées en fonction d’allégeances politiques et claniques et les notes peuvent être harmonisées en échange de pots-de-vin. Et ceux qui finissent par décrocher leur diplôme peuvent se flatter d’être certes des ânes mais des ânes diplômés, comme le résument avec humour certains étudiants.
Diviser pour mieux régner
Du point de vue social, le régime, issu de la minorité alaouite, a tout mis en œuvre (et ceci malgré l’opposition d’une grande partie des alaouites) pour communautariser la société syrienne afin de la fragmenter et de mieux la dominer. La société civile s’est vue réduite à la portion congrue et les seuls espaces de socialisation concédés aux jeunes sont ceux organisés dans le cadre communautaire (paroisse, mosquée etc…)(2) . La gestion du registre des mariages est entièrement confiée aux structures religieuses et l’union civile n’existe pas en Syrie. Par conséquent, un mariage mixte entre un musulman et une chrétienne sera possible car le père transmettra alors sa religion aux enfants (selon la loi musulmane) mais un chrétien épousant une musulmane devra se convertir à l’islam afin que les enfants soient musulmans. Ainsi, la jeunesse syrienne s’est retrouvée cloisonnée par confessions et l’appartenance communautaire a largement pris le pas sur l’appartenance citoyenne. La pression islamiste croissante qui s’exerce sur la société syrienne a fini de rigidifier ce cadre communautaire. Alors que leurs parents pouvaient plus aisément prendre leurs distances avec leurs communautés réciproques et fonder leur identité en fonction de leurs convictions politiques, le régime soi-disant laïc des Assad a retiré toute marge de manœuvre civique et politique aux jeunes. Jusqu’à l’émergence récente des mouvements de protestation, les jeunes semblaient donc s’être détournés des affaires de la cité et avaient reporté tout leur attention sur les joies de la société de consommation. Pouvoir poser nonchalamment son portable dernier cri (dont l’achat leur a fait débourser une somme supérieure à leur salaire mensuel) sur la table d’un café à la mode devenait le meilleur moyen d’affirmer sa valeur et de combattre ce sentiment profond d’humiliation, quitte à prendre un crédit à la banque.
Une conscience organisée
Cette succession de prises de conscience s’est faite progressivement pour la plupart des jeunes, au cours de leur parcours académique, social et professionnel. Si les discussions critiques étaient possibles en privé, l’expression de toute revendication était rendue impossible par le verrouillage de la société légalisé par l’état d’urgence. Bien entendu, les services secrets sont omniprésents et ont créé un climat de suspicion entre les citoyens. La moindre velléité d’opposition est matée dans le sang (l’exemple le plus marquant est celui de Hama en 1982 mais depuis de nombreux massacres ont eu lieu, comme ceux de la prison de Palmyre ou celui de la prison de Seidnaya en 2008). Les arrestations arbitraires et politiques ainsi que les tortures sont monnaie courante. La société civile est complétement asphyxiée et toute activité associative, y compris celles ne touchant pas le domaine politique ou religieux, est soit proscrite soit soumise à une surveillance drastique. Par conséquence, les jeunes des classes moyennes, quoique politisés et bénéficiant d’une certaine ouverture sur le monde démocratique (conscients que même I’Etat d’Israël, puissance occupante et honnie, est une démocratie – du moins pour ses citoyens de confession juive) n’avaient aucune marge de manœuvre et s’étaient éloignés de la vie politique directe, afin de ne pas s’exposer à des risques avérés (emprisonnement, torture, assassinat) pour eux-mêmes mais aussi pour leurs familles. ![]() Une révolte non encore organisée
Jusqu’à présent, le mouvement n’est pas vraiment centralisé et des petits groupes armés par quelques exilés aux agendas non démocratiques (Rifaat Al Assad, l’oncle ennemi de Bashar Al Assad en exil à Paris, Khaddam, l’ancien Premier Ministre évincé par Bashar Al Assad, certains fondamentalistes) et soutenus par l’étranger essaient de l’infiltrer et de l’instrumentaliser. Damas et Alep sont toujours en retrait et seul leur engagement pourra vraiment faire plier le régime. Pour cela, il faudrait que les hommes d’affaires et commerçants aleppins et damascènes décident de renoncer aux intérêts et avantages concédés par le régime dans sa stratégie de clientélisme. Pour autant, la révolte s’amplifie et cherche à s’organiser malgré les attaques contre les réseaux sociaux, les coupures d’électricité et d’internet. La révolte des classes moyennes s’est étendue aux classes les plus défavorisées et le système répressif subit des désertions et semble parfois mal organisé (des témoins rapportent que des militants pro-gouvernementaux sont parfois arrêtés et emprisonnés par erreur et que cette expérience a en général pour effet de les dissuader de soutenir le régime). Les revendications de démocratie, d’égalité citoyenne et de dignité peuvent enfin s’exprimer, ce qui est déjà en soi une petite révolution. 2- L’opposition souvent faite entre chrétiens et musulmans est trompeuse car la société syrienne est bien plus complexe et comprend de nombreuses autres communautés (druzes, ismaéliens etc…). De plus, les communautés chrétiennes et musulmanes sont elles-mêmes divisées en de nombreux sous-groupes religieux, ethniques et linguistiques (les Arméniens et les Syriaques sont des chrétiens mais très différents les uns des autres, les Kurdes sont majoritairement sunnites mais pas pour autant Arabes, les chiites, les sunnites et les alaouites ne sont pas assimilables etc…). Retour au texte 3- Jeu de mots des Libanais: Lion au Liban, Lapin au Golan (en arabe, assad signifie lion) Retour au texte ![]() |