Histoire
La maison d'Abd El Kader, refuge pour les persécutés

En juin 1860, déjà, le Liban était éprouvé. Sous l'empire de la Turquie, le pays était divisé en deux régions, l' une dirigée par un druze, au Sud, l'autre par un chrétien maronite au Nord. Poussés par la Turquie, les druzes attaquent les chrétiens mal préparés pour se défendre. Plus de 6000 d' entre eux furent massacrés en quelques jours. Depuis 1852, Abd El Kader vivait à Damas, consacrant son temps à l' étude et à la méditation. Il s' occupait aussi d' une communauté d' algériens ayant émigré en Syrie pour des raisons religieuses.
En évoquant l'oeuvre de Lavigerie, la revue des Pères blancs (« Se comprendre ») évoque l' action de l' Emir dans ce contexte : transformer sa maison en refuge pour les persécutés. Merci au Père Philippe THIRIEZ, responsable de la revue, de nous autoriser à reproduire le passage suivant.

L'Emir Abd-El-Kader, l'ancien vaincu de la France et maintenant son pensionnaire, habitait Damas, entouré d'une cour nombreuse d'Algériens qui l'avaient suivi dans son exil. Dès les premiers jours de juin, il s'était rendu au consulat de France pour se mettre à sa disposition avec les 2000 cavaliers de son entourage. Il se présenta de même au conseil militaire du pacha de Damas et déclara que le premier qui lèverait le sabre sur un chrétien périrait de sa main : « Si la ville est envahie, dit-il, j'irai me placer avec mes hommes au milieu du quartier latin, et là je combattrai tant qu'il me restera un souffle de vie, pour l'honneur de l'islamisme dont j'ai été le défenseur et que vous déshonorez. »

Lorsque éclata le massacre, l'Emir voulut faire de sa vaste demeure un refuge pour les chrétiens. Il en reçut un millier, avec les prêtres, les Lazaristes, les religieuses, déclarant qu'on le tuerait lui-même, lui et sa suite, avant qu'il livrât un seul de ses protégés. Comme on se préparait à brûler la chancellerie de France, il avait dit aux Turcs : « Vous pouvez la brûler, mais aussitôt je mets le feu à votre ville. » La France et l'Europe entière avaient les yeux sur lui.

L'abbé Lavigerie se rendit donc à son palais : « Je n'oublierai pas aisément cette entrevue, racontait-il ensuite. J'aurai longtemps devant les yeux la figure calme de l'Emir. Sa parole grave et ferme, l'esprit de justice et d'inébranlable fermeté qui paraissait dans tous ses discours répondaient à l'idée que je m'étais faite de lui par avance. J'étais le premier prêtre français qui l'approchait, le premier même qui fût entré à Damas, depuis les massacres... Je lui exprimai combien la France avait admiré sa conduite si noble et combien elle honorait en lui l'homme qui pratiquait le mieux la justice naturelle. L'Emir se frappa la poitrine à la manière arabe et il me répondit : « j'ai fait mon devoir et je ne mérite pas de louanges pour cela. Je suis heureux qu'en France on soit content de ce que j'ai fait car j'aime la France et je me souviens de tout ce que j'en ai reçu ».

L'abbé Lavigerie lui rappela son séjour à Amboise et à Pau, lui nomma des personnes amies. Puis la conversation revint sur les événements de Syrie et la part personnelle que l'Emir y avait prise. « Je l'écoutais avec admiration et bonheur y parler, lui musulman sincère, un langage que le christianisme n'eût pas désavoué. Lorsque je me levai pour sortir, il s'avança vers moi et me tendit la main. Je me souvins que c'était la main qui avait protégé contre la mort nos frères malheureux et je voulus la porter à mes lèvres, en signe de reconnaissance. Mais cet hommage, qu'il acceptait de tous les autres, il ne voulut pas le recevoir de moi, parce qu'il voyait en moi un ministre de Dieu. Je compris sa pensée et je lui dis : « Emir, le Dieu que je sers peut être aussi le vôtre : tous les hommes justes doivent être ses enfants. » J'exprimais une espérance. Il me regarda fixement et je le quittai plus ému que je ne saurais dire ».

Cette page est extraite d'un dossier intitulé « L' oeuvre des Ecoles d'Orient », établi par le Père Gérard CHABANON. « Se comprendre » ; n° 06/07 - août 2006 ; P.13)